Miles Heller n'a rien d'un homme ordinaire. Son destin (raconté à la troisième personne) bascule
lorsque son demi-frère est frappé mortellement par une automobile; Miles venait alors de le pousser sur la route suite à une querelle. Accident ou meurtre, on ne sait pas trop. Pataugeant sans but, Miles part en Floride, laissant son père, fondateur de Heller Books, sans nouvelles pendant sept ans, période au cours de laquelle il fait la connaissance de Pilar, une adolescente
mineure dont il tombe amoureux. Quelques menaces en provenance d’une des
sœurs de l'adolescente forcent Miles à s'installer à New York quelques mois, le temps que Pilar atteigne la majorité. Il vit à Sunset Park,
dans une maison reprise par la banque, où squattent quelques éclopés.
Les personnages de Sunset Park sont touchants et parfois magnifiques. Des pages parsemées d’érotisme surprennent ici et là, tandis que d’autres apportent une réflexion sur l’écriture et la
littérature—les fans de Paul Auster savent que plusieurs de ses romans mettent
en scène un ou plusieurs écrivains. C’est essentiellement un livre sur la quête de sens, où des questions sur la politique, la littérature et la société de consommation alternent. Puis lorsqu'il est question d’amour, ce n'est pas sans fatalité, comme si la catastrophe
était imminente. Il en résulte à la fin une coda étrange et imprévisible.
Le ton sombre de Sunset Park rappelle La musique du hasard. Après avoir consulté critiques et blogues, je remarque que ce dernier opus de Paul Auster ne fait pas l'unanimité. Personnellement, je relirai Sunset Park, plus n'hésiterai pas à le hisser au rang de mes romans préférés de l'auteur, aux côtés de Leviathan et de L'invention de la solitude. Truffé de références sur la littérature et l’histoire, Sunset
Park est un roman qui rendra le lecteur intelligent.
Paul Auster revient à Paul Furlan pour la traduction de ce
roman, après avoir congédié Mme Christine Leboeuf, veuve d'Hubert Nyssen, écrivain et fondateur d'Actes Sud. J’ai toujours trouvé belles et abouties les traductions de Christine
Leboeuf, mais après la lecture d’Invisible, j’estimais que sa traduction ne collait pas
exactement à l’atmosphère souhaitée par l'auteur. La faute ne va pas
nécessairement à la traductrice, surtout si l'on reconnaît que l'écriture et le ton des romans de Paul Auster changent d’un texte à l’autre, spécialement depuis ses trois ou quatre derniers opus — disons, à partir de Dans le
scriptorium, roman beckettien dont
l’avis est très partagé. Cette adaptabilité que requiert la traduction de ses ouvrages va
de soi, Paul Auster étant un écrivain au talent protéiforme.
Mais le romancier qu'on retrouve ici nous touche parce qu'il sait encore écrire avec son coeur. Ne pensez pas qu'il verse dans la sentimentalité, mais plutôt que son écriture rejoint ses préoccupations les plus profondes.Une vie entière consacrée à la littérature, voilà ce qui se déploie dans ce roman, dont la réflexion sur la vie et la mort est au seuil de son aboutissement impérieux (et impétueux). Parce que l'écriture ne guérit d'absolument rien (dixit Paul Auster), l'écrivain doit continuer à écrire. C'est sous les auspices de cette quête fragile et sans fin —d'une solitude inextricable— que se déploie ce roman, certes moins accessible que d'autres, mais traversé par une urgence désespérée et typiquement nord-américaine. Sunset Park est sans contredit l’un des livres les plus foisonnants de Paul Auster, celui évoquant le mieux les affres de la solitude à l’heure des grandes injustices de ce monde.

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