C'est dans la nuit que j'ai pu vivre mes moments de plus grande clarté. Ce n'est pas le narrateur de ce livre qui parle ici, mais bien moi, Claudio ; car je n'ai pas rencontré beaucoup de gens qui aiment la nuit autant moi. Tout ce silence qui tremble, les rêves de tout un monde qui crépitent dans les (ma) consciences, la musique qui s'éveille. Ce livre, lu très lentement à raison de quelques pages à chaque soir, me confirme (pour une énième fois) non seulement le talent de conteur de Paul Auster, mais aussi l'inquiétante profondeur de ses préoccupations. Il me semble que je ne me lasserai jamais du grand Paul de la littérature américaine. Lorsqu'il mourra, c'est une partie de moi-même qui mourra aussi. Avec Seul dans le noir, j'ai senti que je m'étais sensiblement rapproché de la manière dont l'auteur voit et raconte la vie, une vie faite d'alternances de toutes sortes, cris et silences, passé et futur, les morts et les nouveaux-nés, l'amour et la violence. Sombre et lumineux à la fois, ce roman est celui que Mozart aurait aimé lire s'il avait vécu à notre époque —car ce roman peut plaire aux anges justement parce qu'il n'a pas expressément été écrit pour eux.
Il est étrange pour moi de lire le récit d'un homme qui se raconte des histoires alors qu'il est couché sur son lit, dans sa solitude la plus obscure. Depuis quelques mois, je fréquente assidûment (jusqu'à il y a trois ou quatre semaines, je le faisais de manière tout à fait inconsciente) les avenues d'une nouvelle forme dans le domaine de la fiction. En effet, depuis le commencement de l'année, je ne cesse de raconter, à mes amis et à mes connaissances, des histoires que j'improvise sur le vif et qui mettent en scène des personnages inspirés de mon quotidien et/ou de mes souvenirs d'enfance et d'adolescence. Je fais subir quelques avatars à la réalité de ces personnages, j'ajoute de nouvelles couleurs aux paysages que je décrits, je maquille ici et là quelques visages, je vais de modulations en modulations rhétoriquement parlant, et me voilà dans une sorte de bathyscaphe, au coeur-même d'un voyage autour de ces personnages dont j'invente le nom et la profession au fur et à mesure. Grâce à l'intérêt que porte mes interlocuteurs lorsque je débite mes histoires, celles-ci finissent toujours (ou presque) par bien se terminer - car je juge qu'il y a déjà trop d'histoires qui se terminent mal (oui, je le sais et j'assume, j'ai un petit côté fleur bleue). Si je continue à raconter ces histoires à tout un chacun, c'est que de façon générale, le bonheur que j'éprouve à le faire n'a rien de fictif.
Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Depuis jeudi dernier, j'ai l'immense (je pèse ce mot) privilège de raconter d'autres histoires improvisées, des instantanées de vie, des récits d'hommes et de femmes de tous âges, maraudeurs de l'avenant, travailleurs de l'esprit et du quotidien, faiseurs de bonheurs et musiciens des rencontres, sur les ondes d'une radio montréalaise. CIBL 101,5FM Radio-Montréal est la station qui nous a choisi, moi et mon ami Guillaume Martineau, pianiste (à qui j'ai consacré un billet ou deux sur ce blogue), qui m'a proposé de prendre les commandes d'une émission de radio dont le point de départ sera l'art de l'improvisation. Au piano, mon ami est inlassablement (et constamment) pris d'un obsédant —et heureux— besoin de dire les choses en musique. Entre ses improvisations aux saveurs de jazz entrecoupées d'un soupçon de Radiohead et de Jeff Buckley, tout cela mêlées à des douceurs rythmiques rappelant quelque pays africains ou sud-américains, je laisse ma voix de baryton s'entretenir face à un micro à
Quelle sensation grisante que celle de sentir le silence (et la solitude) des auditeurs lorsque face au micro. En entendant ma voix jeudi soir sur les ondes, il m'était difficile de comprendre pourquoi j'avais attendu aussi longtemps pour me lancer dans le domaine. En espérant vous compter comme auditeur, car le meilleur est à venir!
Et pour revenir à Paul Auster, je ne saurais suffisamment recommander Seul dans le noir. Peut-être vous donnera t-il, à vous aussi, le goût de raconter des histoires ?
