mercredi 21 janvier 2009

L'iconoclasme impérissable de Glenn Gould



Les gens dont j’aime être entouré ne sont pas des artistes. Les artistes me font penser aux singes agglutinés sur le rocher de Gibraltar. Ils visent des strates toujours plus élevées de la société. Ce sont des gens qui se soucient tellement de leur image qu’ils excluent automatiquement une grande partie du monde. Les gens les plus intéressants à fréquenter sont ceux capables de jugements synoptiques : les diplomates, les gens de communication, les journalistes quand ils ne sont pas pervertis par les clichés du journalisme. Mais pas les artistes : ce sont des singes gibraltais.

Citation de Glenn Gould à la toute première scène du documentaire Glenn Gould Au delà du temps de Bruno Monsaingeon

Il serait difficile pour moi de n'être pas en accord avec ce qu'avance Glenn Gould dans le très bon documentaire de Monsaingeon. Justement, je disais à un ami tantôt qu'il y avait très peu d'artistes qui, selon moi, valaient réellement la peine qu'on les connaisse au quotidien. Il me semble qu'une déception nous assommerait tôt ou tard. Est-ce l'argent, la notoriété, la méfiance ou la prudence de ces créateurs après la célébrité qui les rendent aussi peu ouverts à la majorité des gens ?

Parlant du loup...

Ces jours-ci, je suis dans ma bulle jusqu'aux oreilles. Cela ne veut pas dire que j'évite mes amis et mes colocataires, bien qu'ils sentent que je suis moins disponible aux échanges, qu'aussitôt la vaisselle terminée, je monte les escaliers de la maison, m'isole dans ma chambre et m'y enferme durant quelques heures afin de travailler, écrire et composer. Mes amis sentent que j'ai besoin d'être ailleurs, que je suis ailleurs, et c'est pour quoi ils respectent le fait que je veuille passer plus de temps dans ce laboratoire aux murs jaunes plutôt qu'aux bars de la ville, ce mot tant prononcé par les gens alcooliques qui, depuis quelques jours, corèllent allègrement à celui-ci : saturation. Je donc passe de longs moments dans ma chambre et n'accepte d'être interrompu que par le téléphone, à condition qu'il s'agisse d'un appel important. Sinon, je circule avec le silence, avec quelques courriels, de longues périodes d'enregistrement et de peaufinage musical et en fin de soirée un peu de lecture. Les heures passées dans ma chambre me comblent beaucoup. Tout ce qui manque, c'est un petit frigo (pour du jus, de l'eau, un yogourt ainsi que quelques fruits) près de mon piano ainsi qu'une salle de bain à même la pièce. Avec tout ça, je serais un créateur comblé, reconnaissant des conditions idéales que m'offre la vie pour la création. Mes amis proches ont probablement senti que j'étais moins disponibles pour leur parler. Au café (là où des dizaines de personnes s'arrêtent tous les jours pour me saluer ; et ces salutations me font toujours énormément plaisir) les gens m'aperçoivent la tête et le corps plongés tout entiers dans mon cahier d'écriture. La position de mon corps, sorte de recroquevillement prosternant, semble vouloir leur dire : je vous défend de m'approcher. Quelques-uns s'y risquent mais ils sont alertés aussitôt qu'ils voient mon sourire forcé et mes yeux qui ne demandent qu'à revenir à la feuille de papier. Et tout ami ou connaissance qui, au moment d'entrer au café, arrive dans le but d'avoir de l'attention me révulse aussitôt. Le besoin que ces êtres ont de recevoir —plutôt que de donner— est si saillant que l'énergie négative et éreintante qu'ils dégagent m'envahit aussitôt, un peu à la manière d'une musique qu'on est incapable d'entendre. L'arrivée de ce type de personne m'empêche radicalement d'écrire. Ici comme dans bien d'autres situations, il faut opter pour la franchise, elle qui fait rarement reculer et qui vous permet de rester fidèle à vous-même. Durant ces jours où je ne pense qu'à l'oeuvre en éclosion, je suis celui qu'il ne faut pas trop approcher ; un être qui est davantage préoccupé par demain que par aujourd'hui ; un être pour qui l'humain peut attendre mais l'art non, alors que ce devrait être le contraire. Cet égoïsme, ma foi si essentiel à la création de l'oeuvre et au raffermissement du génie de l'artiste, me répugne profondément, car il me force à dire non alors que j'aime à dire oui — je suis un homme du oui. Cet égoïsme, mal nécessaire, je l'applique malgré moi, car quelques vieilles blessures m'ont imploré de le faire. Or, je sais que cela étonne les gens de mon entourage. Pour l'une des rares fois depuis que j'habite dans ce village, je donne de l'attention et de l'écoute à ma personne avant d'en donner à d'autres. Et ce qu'il y a d'étrange dans tout ceci, c'est que ce n'est pas moi qui ai choisi que ça se passe ainsi.

Malgré tout cela, quelques êtres d'une beauté subjugante me manquent. Je parle ici de femmes, uniquement de femmes.

samedi 10 janvier 2009

Laterna Magica de Ingmar Bergman


J'ai fermé ce livre avec regret. Sa finale m'a beaucoup touché, j'avais l'impression de terminer la lecture d'un très grand roman. Et pourtant, il s'agit d'une autobiographie.

Voici quelques citations que je veux partager :

Le dimanche, Erland et moi, nous nous trouvons dans mon bureau au théâtre et nous parlons de Jean-Sebastien Bach. Le maître rentrait de voyage, pendant son absence, sa femme et deux de ses enfants étaient morts. Il écrivit dans son journal : Ô mon Dieu, que ma joie demeure. Pendant toute ma vie consciente, j’ai vécu avec ce que Bach appelait sa joie. Elle m’a sauvé dans toutes mes crises, dans toutes mes misères, elle m’a été aussi fidèle que mon cœur. Parfois écrasante et difficile à manier, mais jamais hostile ou destructive. Bach appelait cet état sa joie. Une joie qui venait de Dieu. Ô mon Dieu, que ma joie demeure.

ou encore celle-ci :

Le cinéma en tant que rêve, le cinéma en tant que musique. Aucun art ne traverse, comme le cinéma, directement notre conscience diurne pour toucher à nos sentiments, au fond de la chambre crépusculaire de notre âme.

et cette citation magnifique sur l'amitié :

L’amitié, comme l’amour, a la vue perçante. L’essence de l’amitié est faite de franchise, d’amour de la vérité. Quelle délivrance quand on voit le visage de son ami ou qu’on entend sa voix au téléphone et qu’on peut lui exprimer ce qui nous coûte le plus, ce qui nous tient le plus à cœur. Ou entendre un ami vous avouer ce qu’il a à peine osé penser lui-même. Souvent l’amitié a un côté sensuel. La silhouette de l’ami, son visage, ses lèvres, sa voix, ses gestes, ses intonations sont gravés dans ta conscience et c’est un code secret qui t’ouvre à moi dans la confiance et la communion de pensée.

mercredi 7 janvier 2009

Hud


Qui a vu ce film ?
C'est la question qui trottait dans ma tête (et qui y demeurée) immédiatement après le visionnement de Hud, film américain de l'année 1963, réalisé par Martin Ritt.

J'ai découvert ce film par hasard. Quelques jours après le décès de Paul Newman, mon père s'est rué vers les magasins d'achats en ligne afin d'ajouter à sa collection de DVD quelques classiques du célèbre acteur américain. Manoeuvrant la souris et le clavier pour la complétion des achats, j'allai consulter, au fur et à mesure, l'excellent site allmovie.com afin de me renseigner sur la cote et la critique de chacun des films achetés. Un instant, je m'arrêtai sur un long métrage qui n'était pas sur la liste d'achat de mon père, mais qui piqua suffisamment ma curiosité pour aller voir ce qu'en disait le site. Les commentaires et la critique étaient si élogieuses que je m'empressai de le recommander à mon père.

Ce film s'intitule Hud du réalisateur Martin Ritt. C'est l'histoire de trois hommes dont le lien filiale est aussi profond que tordu. Tout cela est filmé de main de maître et les acteurs sont impeccablement bien dirigés. On aurait pu imaginer d'autres grands noms du cinéma pour tenir le rôle de Hud, l'iconoclaste personnage principal de ce drame. Certains auraient vu en la personnalité énigmatique d'un Montgomery Clift ou en le charme désinvolte d'un James Dean, l'idéal masculin pour ce rôle, celui d'un révolté de première qui ne respecte ni lois ni conventions. Néanmoins Paul Newman joue avec excellence le rôle de ce sacripant de Hud.

Quel grand film ! et mon seul regret et de n'en avoir pas entendu parler plus tôt. Si la relation entre Hud et son père rappelle par moments Rebel without a cause, la réflexion suggérée par le film de Martin Ritt est d'un tout autre registre. En fait, cette réflexion pourrait s'avérer, sur certains plans, un brin plus universelle.

Demain, je visionnerai un autre film mettant en vedette Paul Newman. Il s'agit de Winning, réalisé en 1969 par James Goldstone, long métrage dont la trame sonore signée Dave Grusin a bercé une bonne partie de mon enfance.

jeudi 1 janvier 2009

Une nouvelle année qui commence

La deuxième journée de l'année s'amorce et je n'ai pas encore pris le temps d'écrire dans mon journal. Ce n'est peut-être pas de ma faute, mes cafés et bistros préférés étaient tous fermés le 1er janvier ! Je n'ai pas pris le temps non plus d'aller voir quelques-uns de mes amis les plus chers et de les prendre dans mes bras pour leur souhaiter la bonne année. L'année 2008 s'est bouclée sous le signe de quelques excellentes beuveries qui se tenaient chez moi, chez des copains ainsi que dans les bars de mon quartier.

À l'heure où l'on commence généralement à penser à ce que nous allons manger pour souper, quelques amis ainsi que moi-même venions de nous accorder sur ceci : il y aura une petite fête à la maison pour le réveillon du Jour de l'an. Amis, famille, connaissances, tous ceux que nous aimons seraient invités. Nous n'étions pas partis pour faire la grosse boum ; l'échange se prêtait à une certaine intimité ainsi qu'à des conversations intellectuelles et comme toujours chaleureuses. Le temps de faire quelques coups de fil tout en buvant un rouge espagnol —mon ami Dominic était chez-moi et préparait le repas tandis que je faisais aller mes doigts sur mon téléphone cellulaire —, nous étions déjà assurés de la présence d'au moins une dizaine de personnes, ceci incluant quelques-uns de mes colocataires. C'était là un nombre suffisant pour passer le plus beau réveillon qui soit et rien que de penser à cela me grisait déjà. Autour de 21hrs, nous étions cette dizaine de fêtards parcourant la cuisine et le salon, discutant ou écoutant de la musique. Matthew, un ami pianiste et mélomane, venait d'arriver avec sa douce moitié. L'une des premières choses qu'il m'a dit était : « Claudio, ce soir joue moi du Chopin ! » J'avais transporté mon piano de ma chambre au salon, car à chacun de ces tourbillons de jovialité, le salon se transforme en petite salle de concert ou plutôt en local de jam session. Vers minuit, nous étions passés de dix à environ une vingtaine de personnes. Minuit sonna et ce fut le temps des accolades et des baisers. Quelques amis très chers étaient là, ainsi que d'autres gens dont la présence constituait autant une surprise qu'un bonheur. Je repense à Sabrina, cette fleur dont l'intensité, la beauté et la force cosmique sont telles qu'à chaque fois que je suis à ses côtés, je me sens soudainement doté d'un puissance charismatique qui me confirme que je suis un homme de la musique et de la scène. Puis vers minuit et demi, Matthew me rappela qu'il voulait que je lui joue du Chopin. J'ai donc joué, devant quelques convives à l'oreille attentive, deux Préludes du génie polonais et ensuite Alfonsina y el mar, célèbre musique argentine composée par Ariel Ramirez. Après ce moment de piano, Matthew s'est installé au clavier et nous a joué le l'introduction de la Ballade no 1 de Chopin. Ensuite, nous nous sommes rendus au Chacha, petit bar situé à deux pas de chez-moi. Là-bas, j'ai dansé et dansé. L'atmosphère était excellente, mais quelques amis souhaitaient déjà que nous retournions à la maison. Nous avons donc écouté la majorité et autour de deux heures et demi de la nuit, nous avons marché tranquillement jusqu'à la maison. Inlassablement, nous continuions à boire et à faire de la musique. Mon ami Dave Brown, magicien de profession, avait monté le set de batterie se trouvant près de la fenêtre du salon tandis que des guitaristes branchaient leurs six cordes sur l'ampli. Mais la cerise sur la coupe glacée était qu'une belle cohorte nous avait suivi du bar jusqu'à la maison. Nous ne pouvions donc plus compter le nombre que nous étions à la maison. Pendant ces festivités nocturnes, l'esprit dionysiaque était à son comble, sorte de frontière entre l'équilibre et la névrose. Rrement ai-je vu autant de gens s'embrasser sur la bouche, s'étreindre avec un abandon total et espérer ne plus aller dormir ! Les partys à la maison sont les plus beaux que j'ai vu de ma vie. Un matelas finit toujours par dévaler dans le salon pour y accueillir le corps d'un ami souhaitant ne pas prendre le volant ou même affronter le froid ste-thérésien. Et c'est parce que j'ai encore la petite nostalgie de ce magnifique party organisé à l'occasion de mon anniversaire, le 11 décembre dernier, que je retrouve avec autant de fébrilité ces nouveaux " get-together ". Oui, nous avons beaucoup bu, mais nous nous sommes beaucoup aimés aussi.

En me réveillant tantôt, j'avais une bosse sur le front ainsi qu'un peu de sang sur le nez. C'est qu'en quittant le bar, je parlais à quelques personnes sans regarder en avant. Je suis rentré tête première sur un poteau municipal. Mes petites lunettes ont reçu le coup et celles-ci ont laissé leur trace métallique sur mon nez. Plus de peur que de mal, un petit nettoyage dans les toilettes m'a permis de constater que rien ne pouvait entacher mon plaisir. C'est que j'étais en belle, très belle compagnie. Autour de 6hrs le matin, mon corps voulait se reposer et je lui ai donné ce repos. Réveil en après-midi, lecture de Laterna Magica de Ingmar Bergman, l'autobiographie du célèbre cinéaste. Fait étrange, je n'ai pas encore écouté un seul morceau de musique depuis le commencement de l'année. Quelques grands noms m'attirent, mais je ne sais pas sur lequel je m'arrêterai. Rufus Wainwright, Joni Mitchell, un concerto pour piano de Mozart, les Trios de Mendelssohn. Tiens, pourquoi pas une audition de La Flûte Enchantée ?

Je n'ai pas pris de résolution pour 2009, sauf peut-être une qui est davantage un modus vivendi qu'une résolution. Peut-être ai-je envie de continuer à m'amuser autant et de passer le plus de temps possible avec ceux que j'aime. Ah oui ! J'ai envie de revisiter quelques grandes oeuvres d'art. Je veux relire La Recherche de Proust, je veux revoir tous les grands films de Bergman, je veux revoir les 400 coups de Truffaut (un ami m'a prêté sa copie DVD il y a quelques jours), je veux écrire plus souvent de la fiction, je veux retranscrire sur traitement de texte mon journal manuscrit (grosse besogne), je veux trouver l'Amour. Mais l'une des choses que je souhaite le plus est de voir se calmer l'intensité destructrice de certaines affres familiales, affres qui sont venues fissurer douloureusement la coquille familiale deux jours avant Noël. Jamais je n'aurais cru être témoin d'un tel morcellement familial, surtout pas dans ma famille. Tantôt, en lisant Bergman, je songeais à ce devoir spirituel qui me revient, celui d'écrire, dans les moindres détails, toute cette histoire , car celle-ci marque notre clan d'un fer rouge, ce rouge couleur du diable plutôt que celui de la rose.

Je vous souhaite une merveilleuse année. J'adore vous lire, j'adore que vous me lisiez. Qu'on s'occupe bien de soi-même, beau temps mauvais temps !