jeudi 2 juillet 2009

Sur la plage de Chesil

L'histoire d'un jeune couple au jour de leur mariage. Ian McEwan est un auteur britannique que j'ai découvert cette année (j'avais lu il y a quelques mois Amsterdam qui m'avait laissé plutôt froid). Sur la plage de Chesil est son plus récent roman.

J'ai brièvement parlé de ce roman à mon émission de radio de ce soir (La Schubertiade des temps modernes), citant sur les ondes l'avertissement de l'auteur à la fin de volume. Cette remarque (qui pourrait jusqu'à un certain point faire partie de l'épilogue) nous laisse sur une impression semblable à celle que nous laisse, par exemple, le classique Blow up d'Antonioni ; une évocation simple mais efficace de la fine cloison entre le réel et l'illusion. Cela dit, le dernier McEwan est un roman qui vient me confirmer tout le bien que quelques amis bibliophiles m'en avait dit au cours des derniers mois.

McEwan est remarquablement à l'aise dans les descriptions (très souvent pittoresques) détaillées d'un lieu, d'une communauté ou d'une époque - j'avais très souvent l'impression que c'est là qu'il s'amusait le plus. Son rythme de phrases est ponctué de poses aux allures de clichés photographiques qui peuvent par moments rappeller ces films dont chaque silence fait partie intégrante du scénario. Au-delà des qualités narratives du roman et de l'intérêt de l'histoire qui le porte, c'est l'infinie précision avec laquelle McEwan décrypte la femme (ses mystères, ses angoisses, ses vertues et ses secrets) qui m'a le plus touché. Depuis Vingt-quatre heures de la vie d'une femme de Stephan Zweig, je n'avais pas lu d'ouvrage écrit de la main d'un auteur de sexe masculin qui réussit à entrer aussi vivement et finement dans les profondeurs abyssales d'une conscience feminine, pour ne pas dire de la femme tout court.

En apercevant la couverture de Sur la plage de Chesil, j'étais convaincu d'avoir affaire ici à un roman "feel-good" avec des situations et des personnages dont la joie serait palpable. Sur ce point, je me suis trompé, mais parce que ce roman se lit vite et bien (je l'ai lu d'un trait, moi qui suis un lecteur au souffle court), il s'avère, malgré sa mélancolie palpable, une lecture d'été caressante et pour certains inoubliable.

samedi 13 juin 2009

Seul dans le noir, Paul Auster (ainsi qu'une émission de radio sur les ondes de CIBL 101,5FM)


C'est dans la nuit que j'ai pu vivre mes moments de plus grande clarté. Ce n'est pas le narrateur de ce livre qui parle ici, mais bien moi, Claudio. Car je n'ai pas rencontré beaucoup de gens qui aimaient la nuit autant que je peux l'aimer ; tout ce silence qui tremble, les rêves de tout un monde qui crépitent dans ma conscience, la musique qui s'éveille. Ce livre, lu très lentement à raison de quelques pages tous les soirs, me confirme (pour une énième fois) non seulement le talent de conteur de Paul Auster, mais aussi son art exquis de la narration ainsi que l'inquiétante profondeur de ses préoccupations. Il me semble que je ne me lasserai jamais de cet auteur. Lorsqu'il mourra, c'est une partie de moi-même qui mourra aussi. Avec Seul dans le noir, je me sens encore plus près de sa manière de raconter et de voir la vie, une vie faite d'alternances de toutes sortes, cris et silences, le passé et l'avenir, les morts et les nouveaux-nés, la douceur et la violence. Sombre et lumineux à la fois, ce roman est celui que Mozart aurait aimé lire s'il n'était pas mort si jeune —et s'il avait vécu à notre époque.

Il est étrange pour moi de lire le récit d'un homme qui se raconte des histoires lorsqu'il est couché sur son lit, dans sa solitude la plus obscure. Depuis quelques mois, je fréquente assidûment (jusqu'à pas si longtemps, je le faisais de manière tout à fait inconsciente) les avenues de la fiction —fictions sous toutes ses formes. En effet, depuis le commencement de l'année, je ne cesse de raconter, à mes amis et à mes connaissances, des histoires que j'improvise et qui mettent en scène des personnages inspirés de mon quotidien et de mes souvenirs d'enfance et d'adolescence. Je fait subir quelques avatars à la réalité de ces personnages, j'ajoute de nouvelles couleurs aux paysages, je maquille ici et là quelques visages, je vais de modulations en modulations, et me voilà dans une sorte de bathyscaphe, prêt pour un voyage étrange au coeur de ces personnages (dont j'invente les noms et les professions à mesure). Grâce à l'intérêt que porte mes interlocuteurs, ces histoires finissent presque toujours avec une chute heureuse et la plupart du temps inattendue. Si je continue à raconter ces histoires à tout un chacun, c'est que de façon générale, le bonheur que j'éprouve en les racontant n'a rien de fictif.

Mais les choses ne s'arrêtent pas là. Depuis jeudi dernier, j'ai l'immense (je pèse ce mot) privilège de raconter d'autres histoires improvisées, des instantanées de vie, des récits d'hommes et de femmes, maraudeurs et travailleurs de l'esprit, sur les ondes d'une radio montréalaise. CIBL 101,5FM Radio-Montréal est la station en question. C'est mon ami, le pianiste Guillaume Martineau (à qui j'ai consacré un billet ou deux sur ce blogue) qui m'a proposé de prendre les commandes d'une émission de radio dont le point de départ serait l'art de l'improvisation. Au piano, mon ami est inlassablement (et constamment) pris d'un obsédant —et heureux— besoin de dire les choses en musique. Entre ses improvisations aux arômes de jazz entrecoupé d'un soupçon de Radiohead et de Jeff Buckley, tout cela mêlé à des douceurs rythmiques rappelant quelque pays africains ou sud-américains, je laisse ma voix de basse s'entretenir avec le micro grâce à des réflexions, anecdotes et romances ingénues enregistrées dans un studio avec piano (nous cachons volontairement le lieu de ce studio), dans une ambiance conviviale « en direct », car nous évitons tout montage ou coupure. Ça se passera donc tous les jeudis de l'été à CIBL 101,5 FM, de 23hrs à 1hrs le matin. Inutile de vous dire que ce projet m'excite à l'extrême. La première de notre émission a eu lieu jeudi le 11 juin et Guillaume et moi sommes fiers du résultat. Un blogue a été créé à des fins promotionnels mais aussi afin de garder un souvenir impérissable de cette expérience. L'émission s'intitule La Schubertiade des temps modernes. Voici le lien du blogue, pour les curieux : http://schubertiadedestempsmodernes.blogspot.com

Quelle sensation grisante que celle de sentir le silence (et la solitude) des auditeurs. En entendant ma voix jeudi soir sur les ondes, il m'était difficile de comprendre pourquoi j'avais attendu aussi longtemps pour me lancer dans l'animation radiophonique. En espérant vous compter comme auditeur, car le meilleur est à venir.

Et pour revenir à Paul Auster, je ne saurais recommander assez fort Seul dans le noir. Peut-être vous donnera t-il, à vous aussi, le goût de raconter des histoires ?

dimanche 17 mai 2009

Se dire

Je me garderai de tout dire dans un seul billet, et ce même si la tentation y est souvent très forte. Entre des chroniques de livres, de concerts, de disque ainsi que celles du quotidien, tout un monde de rêve et de poésie tournoie en dedans tandis que me gagne le désir de mieux faire dans la vie : lire, écrire, chanter, danser, mieux boire, mieux manger et mieux dormir, car la création demande que mon corps soit, lui aussi, heureux. Entre les amis et la famille, quelques bons repas qui me gagnent et me permettent de mieux envisager l'avenir. Ce blogue se cherche vite et souvent et ne se trouve guère. Cette confession n'a rien d'une fuite, elle ne m'appartient pas, et j'écris pour mieux exister, car j'avais déjà dit à un ami que de savoir écrire signifiait tout simplement pour moi de savoir vivre. La masse est jupiterienne, du moins la mienne.

Depuis trois semaines environ, je suis occupé à enregistrer mes chansons. La préproduction, cette étape cruciale de l'enregistrement sonore qui vise à obtenir l'idée la plus nette et la plus rapprochée de ce que l'on attend d'une chanson, arrangements et couleurs sonores inclus. J'enregistre donc mes chansons dans le confort de mon studio maison, pris entre mon iMac, mon piano ainsi que mes guitares, tout cela fin de vendre mes paroles et musiques à des interprètes reconnus. Ah ! Mon rêve est d'entendre l'une de mes tounes à la radio ! Tout pour la musique, disait Michel Berger, et La musique avant toute chose avait écrit Verlaine. Mes alter égos ne sont pas encore lassés de ma présence, et je souffre de cette maladie qu'on appelle le perfectionnisme. Se rapprocher de l'impossible, pour croire qu'il est aussi illusoire que Dieu. Je ferme la porte aux possibilités qu'un jour je cesserai de vivre. L'amour, la herse ultime —qui ne saura jamais réellement comment crier garde— d'un jour que l'on vit, du quotidien le meilleur, mûrit sur tous les tons. Le fruit est la pensée. La semence est le silence, les amis. Et je pense maintenant, souverainement, à ma grande soeur.

J'ai fait une rencontre. Après deux semaines de fréquentation, un petit moment de chaos digne d'un mardi de lassitude. Puis le retour des règles invisibles du désir ainsi que d'autres abandons. De la volonté tacite de continuer. De l'incapacité de le dire. De l'inconscience de ne pas savoir exactement pourquoi. Mais l'abandon tarde à faire son chemin car les peurs assomment, et celles-ci ont, hélas, une bonne mémoire. Comment échapper à d'aussi fins maëlstroms tandis qu'on est incessamment dans l'urgence de vivre, de réussir et de vaincre nos propres adversités ? Mozart l'avait si bien dit : « En musique, le plus difficile et le plus nécessaire, c'est le tempo ». Vie et musique, entre nous quelle est la différence ?

Des pensées pour Fauré, pour Beethoven, pour Proust et Kafka, pour Paul Auster que je lis assidûment depuis quelques jours. Leviathan est ce roman. Jules (de Jules se livre, vous connaissez sûrement son excellent blogue) avait écrit, je crois, un beau billet sur ce roman, il y a de cela quelques mois. Je me suis penché tardivement sur ce bouquin, moi qui suis un grand fan de l'auteur américain. À vrai dire, il m'est difficile de comprendre pourquoi j'ai attendu si longtemps avant de commencer ce livre, car mon étonnement (et ma joie) fut immense et ce de la première à la dernière page. Ici, le narrateur, Peter Aaron, relate la vie de son ami, l'écrivain Benjamin Sachs, qui est récemment décédé. Si vous me connaissez personnellement et que vous lisez ce livre, attachez votre tuque car vous vous direz certainement : « Voyons, ce Benjamin est le sosie de Claudio ! » J'ai lu à mes amis quelques extraits de la description que fait Peter Aaron de son ami Sachs et tous, sans exception, sont restés bouche bée devant les ressemblances psychologiques et physiologiques entre moi et le héros du roman. Mais ce n'est pas tout, car il y a un autre détail qui m'a désarçonné aussi fort. Benjamin Sachs, écrivain, est l'amoureux d'une femme prénommée Fanny. En avançant dans ma lecture, je suis resté complètement figé devant les descriptions que fait Aaron de Fanny car celles-ci sont identiques ou presque aux descriptions de la jeune femme que j'ai rencontré tout récemment. Pour vous plonger au coeur même de ces ressemblances, il m'est impossible de ne pas divulguer le prénom de cette jeune femme : Stéphanie. Et les ressemblances ne se limitent pas à celles des prénoms. Au moment où nous nous sommes rapprochés pour la première fois, j'ai dit à Stéphanie que ses gestes affectueux et tendres me donnaient l'impression qu'elle était un chat. Au moment où je lui ai fait cette remarque, elle me montra un discret tatouage au bas de son dos. Il s'agissait du dessin d'un matou en mouvement. Pas moins de deux jours après avoir aperçu ce tatouage, mes yeux ont parcouru un paragraphe du roman qui faisait référence à Fanny : « [...] tandis que Fanny était équilibrée, sédentaire, avec quelque chose d'un chat dans sa façon d'habiter son corps. » Et c'est comme ça tout au long du livre.

Tant de hasards et de rencontres. Plus tôt cette semaine, la complétion d'une musique pour le court métrage d'un ami. Ce soir, j'ai pour la première fois visionné ce film. Et quel film ! Le réalisateur, mon ami Jérémie Carvalho, dont le talent sera reconnu tôt ou tard, j'en suis sûr, touche très profondément et sans détours à d'infimes parois de l'âme. L'on peut remercier sa sensibilité de l'image, de la musique et des couleurs. Musicien en plus d'être cinéaste, il sait rythmer et faire rythmer jusqu'à la moelle, son art du montage en faisant foi. De grâce, un monceau de ma famille s'emballe tout autant que moi pour cette réalisation car mon père tient un rôle principale dans celle-ci. La musique qui avance et qui fait avancer. Je vous tiendrai au courant de l'avenir, le mien, le nôtre, les leurs. La musique qui enveloppe, Mozart qui fredonne une vie, la sienne et puis les autres. Je m'emballe devant ces créations symphoniques !

Lundi le 18 mai 2009 à 19hrs au Rosemère High School de la Rive-Nord aura lieu la projection officielle des courts métrages des finissants en études cinématographiques du Cégep Lionel-Groulx. J'y serai vêtu d'une cravate souriante et chaussé de mes plus beaux Converse.

lundi 20 avril 2009

Le Récital (Nicolas Gilbert)


Grippé à vif depuis quelques jours, j'ai passé des heures et des heures à me reposer. En guise de récompense pour tout ce temps où j'ai été pratiquement immobilisé, j'ai pu plonger dans la lecture de Le Récital, premier roman de Nicolas Gilbert. Pendant que je me donnais à ce livre, seul deux appels téléphoniques provenant d'amis chers m'ont servi d'interruption à ma lecture, après quoi j'ai continué jusqu'à la fin sans réellement pouvoir m'arrêter.

Aux premières pages, je fus d'abord quelque peu gêné par la simplicité du style, lui qui me semblait manquer de chair, de force poétique. Mais cette petite lacune fut rapidement compensée par le rythme haletant de cette histoire. À la manière d'un "feel-good movie", celle-ci happe le lecteur au fil de l'apparition de quelques personnages qui viennent renforcir le paysage urbain dans lequel se trame l'histoire. Après quelques chapitres, on constate que la simplicité du style finit par charmer et que celle-ci s'ajuste avec bonheur à la tonalité de l'ouvrage.

Et puis la joie de l'écriture, elle qui est palpable dans tous les paragraphes, ou presque. À noter aussi la qualité du travail architectonique de l'auteur.

Cette histoire, qui se passe autour d'un récital de musique pour piano, n'est que très rarement venue titiller le musicien que je suis. En d'autres termes, je n'ai jamais été distrait par des références théoriques à outrance en provenance de l'auteur. De belles références à la musique contemporaine assaisonnent le récit, mais ici j'étais avant tout un lecteur de roman, si bien que les phrases lues respectaient cet état d'être. À fortiori, c'est davantage le romantique en moi qui se reconnaissait au fil des chapitres, un romantique au sort heureux.

Merci à Lucie d'avoir partagé cette lecture avec moi. J'attendrai patiemment le second ouvrage de Nicolas Gilbert, en espérant qu'à ce moment-là mes comprimés contre le rhume et sinus ne seront pas de la partie !

mercredi 15 avril 2009

Mots sur Chopin


Le génie mélodique de Chopin, son don pour l'harmonie et la justesse avec laquelle il savait élever et révéler la voix du chant pur. Dans ses doigts si fins et pourtant si attentifs aux échos du monde, une oreille jouant du hautbois dans une cathédrale sous des mains déjà capables de dons d'organes. Chopin tenait en lui le secret des rêves de toute vie humaine, soit le piano pour consolation infinie aux maux du silence. Ce talent fait de colère et de violence, inconsolable depuis l'expérience de l'exil et uniquement porté par un instrument à peine plus large qu'une commode, fut le tritureur d'un corps que seul la musique savait comment soigner.

Personne n'eut survécu à un appel aussi fort, à un appel aussi heureux.

Ici, le Nocturne op. 48 no 2 en fa dièse mineur par Maurizio Pollini. La coda de ce nocturne est selon moi l'une des codas les plus soignées et les plus finements écrites de Chopin, sinon de toute la musique.

Sur la photo, moulage de la main gauche de Frédéric Chopin.

Anaïs Nin, Journal 1 (1931-1934)


Une obsession récente, le Journal d'Anaïs Nin. Depuis quelques semaines, quand je vais dans une librairie, la rangée des N est parcourue avant toute les autres.

« Il y a une grande continuité dans mes rapports avec les autres et dans mes attachements. Je me souviens par exemple de ce dont Allendy et moi avons parlé la dernière fois, et si un fil était détaché, je le prends et me mets en devoir de le démêler et de le remetttre en place. C'est la construction méticuleuse d'un tissu cellulaire que la vie cherche à détruire sans cesse. Tout le mécanisme de la vie pratique gêne une telle construction. »
in Journal 1, p. 262 ed. LDP

Rêveries nostalgiées

(Années montréalaises de 1997 à 2005. Retour à la banlieue par la suite)

La marche que je prends tous les jours (ou presque) pour me rendre au Café Dépôt de Rosemère me rappelle ces excursions impromptues que j’effectuais depuis mon domicile montréalais du quartier Petite Patrie jusqu'aux cafés situées au coeur du Plateau Mont-Royal. Parce que j'aime garder le sourire durant mon excursion de banlieue, c'est, ici comme à la ville, l'odeur du café qui m'attend au bout de ma destination qui tranquillise mon impatience et ravive ma force spirituelle en chemin. En d’autres mots, ce café que je savourerai aussitôt attablé me donne la force nécessaire pour garder mon enthousiasme jusqu'à mon arrivée au bistro. Et comme aujourd'hui la distance à parcourir de chez-moi jusqu'au café de Rosemère est presque identique à celle de mon chez-moi montréalais de l'époque jusqu'aux cafés du Plateau Mont-Royal, je bénéficie du même espace temps pour l'évasion spirituelle et la réflexion, pour l'écoute de musiques à même mon iPod ainsi que pour d'autres rêvasseries, si bien que jusqu'à tout dernièrement tout me laissait croire que mes excursions piétonnes en ce début de printemps allaient me procurer un bonheur semblable à ces randonnées urbaines qui meublaient mes après-midi et mes soirées en plein coeur de la grande ville. Malheureusement, il m'a fallu constater, après moins d’un kilomètre parcouru ici dans la Rive-nord à l'amoncellement d'une première véritable journée de soleil printanier, que les choses ne se passeraient pas comme je l'avais prévu.

Ici dans la banlieue, l’obstacle à la joie exubérante durant la marche n'est nul autre que ce qui est en rapport avec le paysage et le décor extérieur environnant. Inutile de vous dire que depuis quelques jours ma nostalgie de Montréal m’attaque de tout bords tout côtés. En banlieue, disparus ces vitrines en marge des trottoirs, ces odeurs montantes depuis les boutiques et les cafés, cette allégresse dans les yeux des hommes et des femmes que l'on croise—les klaxons et les accélérations monstrueuses des véhicules sport-utilitaires roulant sur la 117 ne me donnent pas l’envie de voir les yeux de leurs conducteurs. Non seulement ça, il n’y a plus du tout cette séduction en filigrane entre les gens qui marchent dans la rue—on n'est pas dans ce «mood» quand on sort d'un Réno-Dépôt— ni la possibilité imminente de croiser quelqu'un que l'on connaît sur la main street. Pratiquement inexistant est le vertige de la curiosité durant les sentiers battus de ma promenade, car ici il n'y a ni restaurant éthiopien ni théâtre d'avant-garde ni club vidéo où l'on peut louer quelques films de Bergman ou de Truffaut. Presque absent aussi le bleu atypique du toit d'un immeuble, la beauté étincelante des graffitis sur le mur des édifices, le mouvement allegro vivace dans les lieux d'une bouquinerie ou le métro qui vous met sur les rails tous les matins, sans parler de ces arbres-chanteurs, eux qui connaissent mieux que nous le nom des rues. Au lieu de tout cela, il y des histoires circulaires passant d'un Tim Horton à l'autre, d’innombrables concessionnaires automobiles, plus de chauffeurs que de permis de conduires, des mains salies par les pages d'un innommable quotidien et à chaque coin de rue un silence nostalgique qui me rappelle que j'ai beaucoup, mais beaucoup aimé Montréal et que je suis indéfectiblement attaché à cette ville. Pourquoi ne pas y retourner ? me demanderez-vous. J'y retournerai un jour, c'est sûr.

Certes, il n'y a pas d'inquiétude à avoir, la vie en banlieue n'a rien d'un calvaire, c'est seulement que je m'y sens moins à mon aise, comme si je portais un soulier qui n'était pas exactement de ma pointure. Heureusement, il y a quand même des endroits où l'on fait de bons lattés...

Une photo de la Brûlerie St-Denis, un café où Proust, Paul Auster et quelques cahiers de chanson m'ont fidèlement accompagné.

lundi 23 mars 2009

Beethoven prise 2

Après-demain, je donne un cours d'histoire de la musique à des étudiants d'un cégep anglophone. Le professeur qui m'embauche m'a demandé de consacrer un tier de ma présentation à Beethoven. Il est facile de deviner qu'il y a déjà quelques jours que je suis tout impreigné de sa musique, surtout celle de la dernière période, qui est de loin ma préférée.

Bergman parle des derniers quatuors dans son autobiographie Laterna Magica. À sa manière d'en décrire quelques fragments, on sent que le cinéaste a bien compris ces oeuvres, leur genèse, leur grandeur spirituelle. Encore aujourd'hui, musiciens et musicologues se penchent, avec une soif étrange, sur ces pages les plus intimes du compositeur. C'était comme s'il y avait encore quelque chose en elles que nous n'avions pas encore exploré. Ces pages échapperaient-elles, d'une certaine manière, à l'analyse ? Car longtemps je me suis posé la question suivante : comment faut-il aborder ces derniers quatuors ? «Entrer dedans comme on entre sur une piste de danse» m'a hurlé, il y a quelques années, une voix d'outre-tombe, à la troisième ou quatrième audition du Quatuor en mi bémol majeur opus 127 — d'ailleurs, dans certains mouvements on sent très bien le gracieux danseur qu'il y avait en Beethoven. En écrivant à propos des oeuvres de la dernière période du Grand sourd, force est d'admettre que je reviens sans cesse à l'idée certaine d'un cosmos dont lui seul possédait la clé. Peut-être cette clé n'était-elle tout simplement qu'un désir foncier de bonté et de liberté ? Qu'à cela ne tienne, ce qui pour moi est au-dessus de tout dans ces quatuors, au-dessus même de la merveilleuse rythmique de la respiration musicale, c'est la joie presque palpable qui y règne comme une sainteté au coeur indéfectible « Ah ce qu'il devait bien se sentir lorsqu'il a composé ça ! » m'a dit un jour un ami à propos de ces oeuvres. Je n'aurais pas pu mieux dire.

Agenouillé devant mon coffret des quatuors beethoveniens, j'avoue qu'il n'y pas d'autre musique qui me force à ce point à prendre le temps de m'arrêter, à oublier un tant soit peu le tic-tac des aiguilles de mon horloge intérieure.

vendredi 20 mars 2009

Le Procès de Kafka

Ouf ! Quel grand roman !

J'ai rencontré une ou deux longueurs au fil de ma lecture, notamment ces explications détaillées du système bureaucratique dans lequel est pris le héros, mais qu'à cela ne tienne, tous les dialogues entre K. et les proganistes qu'il croise en chemin sont d'un mordant impeccable. Que de beautés dans ces renversements de situations et que de finesse dans cette manière unique qu'a l'écrivain d'apporter au lecteur la piste à une réflexion toujours plus profonde, toujours plus inquiétante que la précédente.

Étrange et pénétrant, le rôle que tient la femme dans ce roman. Et tout dans ce texte est si proche du théâtre. Nul doute que Kafka (dont le visage me fait étrangement penser à celui d'Artaud) aurait fait un excellent metteur en scène.

(dans la nouvelle traduction d'Axel Nesme, Éd. Le Livre de Poche)